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M.A.
Ouaknin, Dory Rotnemer: Le livre de prénoms bibliques et hébraïques
PARIS 1973 L'Art de porter son prénom I. Noms et Prénoms Donner et porter un prénom est un art, un art
difficile... En hébreu le mot "prénom" n'existe pas. On utilise l"expression
"nom individuel" (Chem Prati) en opposition au "nom de famille"
(Chem Michpah'a), ce dernier étant d'utilisation relativement récente. En
effet, pendant des siècles, Ie nom de famille était réduit au nom du père.
On disait "Untel fils d'Untel". Lorsque Ie nom de famille devint une nécessité,
la formule "fils de" se cristallisa dans le nom de famille sous la
forme hébraïque ou arabe de Ben ou Ibn (Benharnou, Benhaïm, Benattar, Benlolo,
etc.) ou encore de Bar (Barchechat, Barlev, Baron, Barsirnon, Bartov, Barzilaï,
etc.), sous la forme slave de witch ou vitch, vich ou vic (Horowitz, Jankelevitz,
Meyerovitch, Isaacowitz, Davidovici, Leibivici, Leibovitch, etc.), sous la forme
allemande et anglaise de sohn ou son (Mendelsohn, Bergson, Beilison) .Bien
d'autres procédés sont a l'origine de la création des noms de famille comme
l'utilisation des noms de villes, de métiers, etc. Le sujet est vaste et des
livres importants y ont déjà été consacrés. Par la remarque qui précède, nous voulons souligner qu'il n'existe pas en
hébreu de terme particulier pour dire le prénom. II. Le Nom et Ie Là-bas Le prénom est un Nom, un Chem, deux lettres hébraïques Chin, Mem, dont
l'association est riche de significations. La racine hébraïque du mot Chem qui veut dire « Nom » est Cham qui
signifie « La-bas ». Avoir un nom, porter un nom, c'est se porter « au-delà » de soi,
s'inscrire dans un mouvement de transcendance, de dépassement de soi, de projet. Dans ce sens, avoir un nom c' est littéralement « exister » au sens étymologique
de « se tenir hors... », hors de toute position définitive qu'on puisse se
donner. Tout homme a la naissance possède en potentiel deux dimensions : un «
être-ici » et un « être-là-bas ». L'« être-ici » est la situation passive de la naissance ou « j'y suis
sans jamais y être arrivé », échu a moi-même comme une dette que je n'ai
pas contractée. C'est
l'« ici » d'un échouage ou je me trouve jeté, héritage des ancêtres,
destin. A
l'« être-ici » s'oppose l'« être-là-bas », Ie Cham et Ie Chem, Ie
« Nom ». Ainsi être-homme signifie essentiellement être-a... être-là-bas,
Cham; c'est-à-dire être dans un projet, dans une ouverture au futur. Plus
qu'un contenu, Ie projet est I'ouverture de l'être a une autre dimension de
lui-même, l 'être-homme se définit alors comme un-en-train-d'être, une «
essance », un pouvoir et vouloir
être autrement. C'est en ce sens que I'on peut comprendre le verset du Psaume 145 : «
Potéah' ète Yadekha Oumassbia Lekhol H'aï Ratsone », « Tu ouvres Tes
mains et Tu rassasies tout être vivant de... » il n'est pas dit de pain ou de
nourriture, mais de Volonté, Ratsone. Le « La-bas » du « Nom » permet d'échapper au destin d'une vie déjà
écrite, déjà tracée. Par Ie Nom comme projet, la vie devient aventure...
C'est donc L ' art de porter son nom signifie des lors cette capacité a se porter
soi-même, se transporter, se faire « métaphore » de soi-même au sens étymologique
de ce mot qui veut dire « porter au-delà ». Le Nom n'est pas une pellicule sonore qui recouvre un individu pour
l'enfermer dans une identité définitive, mais a l'inverse, le nom est en
l'homme l'ensemble des forces qui Ie poussent a s'inventer, dans un processus
infini d'être et de dés-être, d'identification
et de dés-identification, de signification et de dé-signification de soi. Ainsi ne peut-on plus parIer d'une identité personnelle, mais d'une
dialectique de l'identité personnelle qui oscille entre la « mêmeté » de
soi et l' altérité de soi. Porter un nom, c' est se porter vers son nom, mouvement dans lequel
l'essentiel est sans doute le « se porter vers ». Le jour ou l'on devient son
nom, lorsque l'écart entre le nom et l'être n'existe plus, lorsque l'on colle
a son identité, s'inscrit alors la fin du voyage, dans le malheur d'un « ci-gît
» certainement prématuré! III. Le Nom : un mémorial d'enfance Si Ie nom est donné a la naissance, c'est qu'il a aussi pour vocation de
nous rappeler sans cesse que nous avons a naître et renaître infiniment. Le nom que l'on reçoit a la naissance est un formidable cadeau, qui amène
a porter sur soi Ie moment même de cette naissance. L ' art de porter un nom
consiste a sentir cet événement de la naissance qui nous accompagne
inlassablement, qui prend la forme d'une capacité a voir et a sentir la
naissance de l'événement, d'une rupture dans la trame du monde, déchirure
inattendue dans le temps et dans I'espace. Porter un nom, se porter vers son nom,
c'est vivre I'événement de la naissance qui se produit entre deux mondes,
ouverture même de la transformation entre un premier monde éclaté et I'autre
en éclosion. L' événement, le véritable événement-avènement, nous expose au risque,
a la chance, de devenir autre, il est imprévisible. L' événement est
rencontre. Il est de soi transformateur. Il est donc naissance et renaissance.
Il ouvre un monde a I'être humain qui l'accueille en se transformant et dont
I'accueil consiste dans cette transformation même, dans un devenir autre. Si la
transformation, si la renaissance n'ont pas lieu, I' événement surgit dans la
béance, dans le vide de I'être. Je porte un Nom, signifie dès lors : je porte la capacité infinie de ma
renaissance. Le Nom est un « mémorial d'enfance », une part de I'enfant naissant que
I'on porte en soi comme un cadeau, comme le cadeau de I'existence elle-même. Nous entendons ici résonner ces vers de Louis-René des Forêts qui\écrit
dans Les Poèmes de Samuel Wood: « Dis-toi que nous n'en finissons pas de naître mais que les morts, eux,
ont fini de mourir. » Le « Nom », c'est ce « ne pas finir de naître », cette initiale et
inaugurale lueur de I'être, Ie pouvoir même de la liberté. Le « Nom » en tant que « mémorial d'enfance » est l'obstination du
en-train de naître de l'être, obstination que Louis-René des Forêts a nommée
Ostinato, titre d'un livre dans lequel il écrit ce qui est pour nous une des
plus belles définitions du «Nom»: « Que jamais la voix de I'enfant en lui ne se taise, qu'elle tombe comme un
don du ciel offrant aux mots desséchés I' éclat de son rire, Ie sel de ses
larmes, sa toute-puissante sauvagerie. » IV. « Les mots sont des petites maisons... » Remarques sur la Guematria Dans les quelques remarques qui vont suivre, nous allons utiliser une méthode
d'interprétation appelée Guematria. Classiquement, cette méthode est la
simple mise en évidence d'une équivalence entre les lettres et les chiffres.
Bien que ce système d'équivalence existe, la Guematria ne s'y réduit pas! La
Guematria n'a pas la valeur ni la fonction d'une « arithmétique théologique
». Son rôle est de permettre a un mot de sortir de son sens premier exposé
par Ie rassemblement de ses lettres. Son mouvement est transcendant, il délivre
le savoir de son enfermement dans l'illusion d'une vérité. En passant des lettres aux chiffres, puis des chiffres aux lettres, les
possibilités de sens sont multipliées. Le nombre n'est plus un signe qui
articule le signifiant et Ie signifié, il est au contraire l'éclatement de
cette articulation. Par Ie recours a la Guematria, on pose l'impossibilité de
l'instance d'un seul sens, qui serait sens unique, impasse. La Guematria n'offre
pas seulement une grille qui permette une traduction d'un langage dans un autre.
En usant d'une grille de lecture, d'un grillage, comment ne pas faire violence
aux mots et aux noms qui ont pour objet de les briser toutes! Ainsi, c'est Ie contraire d'une table de
correspondance. Le passage d'un « mot- en-lettres » a un « nombre- en-chiffres » qui
retourne a son tour a un mot formé de lettres et ainsi de suite nous introduit
dans une connaissance qui n'est plus totalisation, conceptualisation, sagesse en
mouvement, questionnement. « Toute pensée ne devient-elle pas fausse a partir du moment ou I'on s'en
contente ? » (Alain). La Guematria rompt le rapport du mot a la chose. Elle pratique une entaille
dans la langue, qui n'est plus une donnée, mais un mouvement infini de la
signifiance. Le passage aux chiffres est ainsi un « effacement » de la signification
habituelle. La Guematria fait obstacle au naturel du sens, a la normalisation
d'un sens, qui s'imposerait par simple habitude ou convention. L' évidence est
toujours déjà une dé-scription, une rature. N'est-ce pas la Ie sens même de
la « litté-rature » (Joyce)? . La Guematria est un des procédés qui arrachent les mots et les noms a
leurs tombes. Grâce a lui, « le livre est Ie passage d'un mouvement infini,
allant de l'écriture comme opération a l'écriture comme désœuvrement. Par
Ie livre passe l'écriture, mais Ie livre n'est pas ce a quoi elle se destine
(sa destinée) » (Blanchot). Comme
différentialité, la Guematria nous fait comprendre qu'un mot n'est
pas une unité, ni la coïncidence d'un sens. La différentielle dans le mot
indique qu'il demeurera toujours une différence entr,e Ie mot marqué et
l'ensemble des termes susceptibles de l'exprimer : l'unité est disloquée. Nous entrons dans une « lecture des lettres » qui s'oppose a une «
lecture des mots ». La « lecture des lettres », c'est lire lettre après
lettre, être a l'écoute du sens en train de se faire. La langue voyage déjà
dans Ie mot. D'une lettre a l'autre, d'un chiffre a l'autre se déroule un
voyage du sens qui interdit la mise en place d'un sens pré-fabriqué. Entrons dans les mots comme nous entrons dans une
maison. Imaginons que les mots sont de petites maisons avec cave et grenier. « Le
sens commun séjourne au rez-de-chaussée... Monter dans l'escalier du mot, Monter et descendre dans les mêmes mots, c'est la vie du
poète. Monter trop haut, descendre trop bas est permis au poète qui joint le
terrestre a l'aérien... » (Bachelard). Par un ensemble de procédures d' éclatement, et en particulier par la
Guematria, la langue hébraïque nous offre les chemins d'une rêverie a l'intérieur
des mots. V. Premier voyage dans Ie Nom: Prenons Ie risque, Ie temps de quelques pages, de devenir les spéléologues
et les alpinistes du langage et entrons dans les mystères du Nom. En hébreu, Ie mot Chem, Ie « Nom », se compose de deux lettres, Chin et
Mem, qui ont respectivement la valeur numérique (V.N.) de 300 et 40. La Guematria comme lecture différentielle consiste a comprendre ce qui
articule (et en même temps disloque) les lettres Chin et Mem. Le sens du Nom
n'est pas l'addition des deux lettres Chin-Mem, maïs le sens du mouvement, du
chemin qui conduit du Chin au Mem, sens que nous découvrirons par les indices
que nous donnent les valeurs numériques. Chin
Þ Mem 300
40 Pour passer du Chin au Mem, de 300 à 40, il faut parcourir 260 qui peut s'
écrire en lettres Rech-Samekh ou Samekh-Rech; c'est cette deuxieme lecture que
nous retiendrons ici. Samekh et Rech écrivent Ie mot Sar qui signifie le « détournement », l'
« écart », la « révolte » : 260 Chin
Þ Mem 300
Sar 40 La règle de la première occurrence, qui consiste a voir dans la première
occurrence biblique d'Un mot son orientation sémantique fondamentale, nous
invite a étudier et a analyser la première apparition du verbe Lassour, « se
détourner », dans sa forme Sar. Nous lisons dans Ie troisième chapitre de l'Exode : 1. « Et Moïse faisait paître Ie troupeau de son beau-père Yitro Ie prêtre
de Madian. II conduisit le troupeau au-delà du désert, li vint vers la
montagne de Dieu, vers le Horev. 2. « Un envoyé de Dieu (Y.H.V.H.) lui apparut dans une langue de feu de
l'intérieur du buisson et li vit: voici que Ie buisson brulait dans le feu, et
Ie buisson ne se consumait pas. 3. « Et Moïse dit: Je vais me détourner et voir cette grande vision;
pourquoi Ie buisson ne brûle pas. 4. « Et Dieu (Y.H.V.H.) vit qu'il s'était détourné (Sar) pour voir, et
Dieu (Elohim) l'appela du milieu du buisson et il dit: Moïse, Moïse et li dit:
Me voici. 5. « Et il dit: N'approche pas d'ici, enlève tes chaussures car l'endroit
sur lequel tu te tiens est terre de sainteté. » Texte essentiel qui énonce les structures de la Révélation de Dieu a Moïse.
C' est seulement parce que Moïse est capable d'être ouvert a l'événement, a
la vision qui provoque l' étonnement et le Pourquoi {Madoua), que Dieu lui
adresse la parole. C'est seulement parce que Moïse est capable de faire un écart,
de se détourner du chemin tracé, pour aller voir la contradiction du « cela
brûle mais cela ne se consume pas », qu'il est apte a entendre la parole de la
Révélation. Le Sar, I'écart et le détournement, est une aptitude a la rencontre, et
cette rencontre est Révélation. Pour se détourner, ii faut « être » en
entendant dans " ce verbe toute la dimension de I'ex-istence. « Etre »
" n'est plus ainsi un verbe d'état ou de pose. « Etre, c'est-à-dire
ex-ister, non pas extériorité mais transcendance. Dans l'ex-istence, I'homme
et Ie monde ne sont pas, ne sont plus des choses, des objets disponibles, sous
la main et prêts a l' emploi. Dire que le monde n'est pas un objet ne veut pas
seulement dire qu'ii devient, mais qu'ii advient. Son être, sur lequel nous
faisons quotidiennement l'impasse, est un événement-avènement toujours en
arrivance, jamais arrivé » (Maldiney, Penser l'homme et la folie, Milion,
1991, p. 306). C'est le sens exact de ce que Ie Talmud nomme Ie Olam Baba, « Ie monde qui
vient », qui advient. Le « cœur » du nom est Ie Sar, la capacité d'ouverture a l' événement,
a la nouveauté imprévisible. l'homme capable d'événement est ouvert a son
propre devenir, un chemin vers son Nom qu'il ne pourra jamais atteindre. En se détournant, attentif aux signes que nous offre le « monde qui vient
», naît I'événement. L' événement ne se produit pas dans le monde, mais le monde s'ouvre a
chaque fois a partir de I'événement. Et chaque événement transforme notre être,
nous disons alors: Hinéni: Me voici, en réponse à « la voix venue d'ailleurs
» qui ne peut s'entendre qu'à la suite de l'écart, du détournement, du Sar.
VI.
L'Égypte, le ciel et le Nom Sar signifie aussi en hébreu « la révolte ».II vient du verbe Sarar, qui
signifie « s'opposer », « refuser », « se révolter ». Une des traductions possibles du livre d'Albert Camus, L 'Homme révolté,
pourrait être en hébreu : Ich Hassorere. L'art de porter son Nom passe par la révolte à tout système d'enfermement
physique, philosophique, psychologique, idéologique, politique ou religieux. A partir du moment ou l' on est « un homme-été », dont les actions et
les paroles sont préfabriquées, nous sortons de notre Nom et de tout projet
d'existence. La révolte contre tout système figé est un devoir pour l'homme
qui veut préserver sa dignité. Selon le Midrach, Ie fait que Ie peuple hébreu se soit constitué en Égypte
et dans l' esclavage nous invite à penser l' existence comme une libération
permanente. La « sortie d'Égypte » réalise la naissance d'un peuple et
d'hommes par la libération. Nous disons bien « libération » et non pas «
liberté », car à chaque instant de l'existence nous sommes happés par «
l'insoutenable lourdeur de l'être » qui nous fait chuter dans la fixité des
systèmes. C'est d'ailleurs pourquoi Ie premier verset du livre de l'Exode dit : « Voici les Noms des enfants
d'Israël qui viennent en Égypte... » Pourquoi, demandent les commentaires, n'est-il pas dit « qui sont venus »,
au passé? Parce que la tentation de I'Égypte, la pulsion d'enfermement, de
certitude, de satisfaction, de pensées et de réponses toutes faites,
guette l'homme a chaque époque de son existence. Le nom « Égypte » en VII. Les dix noms de Moïse Le « Nom » (Moché-Hachem) émerge de l'eau. En même temps « Eau et Nom
», Mayim et Chem, se réunissent en un mot: Chamayim, Ie ciel. Le Talmud insiste beaucoup sur la polynomie de Moïse -il aurait au moins
neuf noms : Moché, Tov, Touvia, Yered, Cuedor, H'evere, Sokho, Yekoutiel et
Zanoah'- et donne un commentaire de ces noms en analysant leur étymologie. 1. Tov et Touvia veulent dire « Bon » et « Bonté de Dieu ». Le Midrach
enseigne que, lorsqu'il est né, la chambre était remplie d'une grande lumière
a propos de laquelle il est dit dans la Genèse: "Et Dieu vit qu'elle était
bonne: Tov." 2. Yered : du verbe Y u rad, "descendre et faire descendre", car
Moïse fit descendre le pain du ciel qui se nomme la Manne. 3. Guedor : du verbe Gadar « faire une barrière, une limite », car Moïse
a organisé le peuple par la Loi, constituée essentiellement d'un ensemble de
limitations : limitation de la jouissance et régulation de la violence ; ainsi
naît la notion de partage des biens du monde. Il a ainsi « endigué l'illimité
» (qadar Pirtsotehem). Le verset des Chroniques qui cite ces différents noms
de Moïse, cette « mosaïque de Noms », utilise la forme « pere de Guedor »,
qui a donné le prénom hébraïque Avigdor. 4. H'evere : du verbe Leh'aber, H'iber, c'est-à -dire « faire un lien ».
Littéralement « il a relié » les hommes et Dieu. Étymologiquement, il
construit une « religion », du latin religio, « relier ». Notons que ce
verbe Leh 'aber signifie aussi « écrire un livre ». 5. Sokho : du mot Souka, « tente protectrice ». Moïse a protégé Ie
peuple d'Israël comme une Souka, d'ou Sokho, le protecteur. 6. Yekoutiel : la racine de ce verbe est Qavé, « espérer », car, de son
temps, les enfants d'Israël ont commencé a espérer en Dieu (El). 7. Zanoah' : du verbe Zaniah', « délaisser », car Moïse a délaissé,
n'a pas pris en considération, les fautes d'Israël. Il préfère être effacé
du Livre, effacement du Nom, plutot que de voir puni le peuple pour l'épisode
du Veau d'or... Moïse, l'homme aux dix noms! Neuf noms explicités et un nom caché, secret, en langue égyptienne, qui ne nous est parvenu que sous sa traduction
hébraïque, Moché. La « mosaïque » des noms est la mise en scène, non seulement de qualités
multiples, mais d'identifications multiples, polymorphes et polyphoniques. Le livre biblique de l'Exode, ou Livre des Noms, souligne que la libération
qui conduit a la liberté passe par cet éclatement polynomique qui fait entrer
la personne humaine dans un long voyage d'identification et de dés-identification
de soi. Le détournement (Sar) est un voyage dans Ie Nom, vers son Nom, vers
l'impossible identification radicale avec soi-même. VIII. Le voyage à Prague Lorsque de nouveaux disciples arrivaient chez Rabbi Bounam, son premier
souci était de les mettre en garde contre le culte de la personnalité du Maître.
Il voulait leur faire comprendre qu'il n'était la que pour les aider a se découvrir
eux-mêmes... Et Rabbi Bounam leur racontait l'histoire suivante: « À Cracovie, vivait un juif du nom de Rabbi Eisiq fils de Rabbi Yankel.
Une nuit il fit un rêve, dans lequel un homme lui disait : Va a Prague, va
jusqu'au pont qui mène au château royal, et sous le troisième pilier creuse
et tu découvriras un trésor. Il ne fit pas vraiment attention au rêve. Mais quand celui-ci se répéta
identique une deuxième nuit, puis une troisième, il prit son baluchon, ses
chaussures de marche et se mit en route vers Prague... Arrivé sous le pont royal, il voulut commencer a creuser, maÏs la garde
royale faisait les cent pas et jetait des regards étonnés vers Rabbi Eisiq. Le capitaine des gardes l'appela et lui dit : -Que fais-tu ? Que cherches-tu ? Et Rabbi Eisiq, dans sa droiture habituelle, lui raconta ses rêves. Alors Ie capitaine des gardes éclata de rire. -Mon pauvre ami, lui dit-il,
c'est pour un rêve que tu as fait tout le trajet de Cracovie a Prague ! Imagine
un peu, si je devais aussi écouter mes rêves ! La nuit dernière, j'aÏ rêvé
que je devais aller a Cracovie chez Eisiq fils de Yankel, car sous son fourneau
je découvrirais un grand trésor. Tu penses, qu'irais-je faire dans une ville
ou la moitié des juifs s'appellent Eisiq et l'autre moitié se nomment Yankel !
Rabbi Eisiq fils de Yankel eut un grand sourire, remercia le capitaine et
retourna a Cracovie, ou il trouva le trésor caché sous son fourneau ! » Merveilleuse histoire qui nous conduit dans le Nom, vers le Nom. Nous devons tous aller a Prague pour découvrir qu'il existe un trésor a
Cracovie. Nous devons tous faire le détour par la parole de l'autre pour
entendre résonner nos propres paroles. Il ne s'agit pas de l'utilisation de
l'autre, mais de la force de la rencontre et du dialogue. Le récit de l'autre-homme, sa Haggada, vient faire fracture en moi pour
m'ouvrir a une autre dimension du monde et de moi-même. Et, ici, un des noms de Moïse va nous éclairer : Yerede, car il a fait
tomber la Manne, « Ie pain du ciel ». Arrêtons-nous quelques instants sur Ie sens de la Manne. Le texte du Livre
des Noms (Chemot) raconte que la première fois ou le pain est tombé du ciel,
sous forme de petites graines blanches a la surface du désert, chacun sortait
de sa tente et disait a son voisin : « Qu'est-ce que c'est ? », en hébreu
Manne-Hou. Et Ie texte ajoute : « Parce que vous avez appelé cela du "Qu'est-ce
que c'est ?", son nom restera ,"Qu'est-ce que c'est?, Manne! » Pendant quarante ans, les enfants d'Israël ont mangé du « Qu'est-ce que
c'est ? » ; pendant quarante années d'un très long détour, absolument non nécessaire
d'un point de vue géographique, les Hébreux ont mangé de la Manne. Le voyage de l'être, entre la libération d'Égypte et l'installation en
Israël, est rendu possible par Ie questionnement. La Manne, en tant que
question, signifie qu'un objet existe sans recevoir de nom ; l'homme résiste
ainsi a la pulsion de nomination et de savoir. Pas de couverture sonore qui
vient éteindre le feu de la question, Ie feu de I'ouverture de la vie, Ie feu
du buisson ardent. La Manne, c'est l'effacement préventif d'un nom qui vient enfermer les
objets et les êtres dans la certitude illusoire de posséder un outil qui nous
offrirait Ie monde. Le langage des mots et des noms est justement cet outil trompeur qui croit
nous offrir I'être, mais qui souvent nous Ie soustrait dans l' exhibition d'une
simple pellicule sonore sans vie et sans profondeur. Quand nous sommes capables
de résister a Ia pulsion de nomination de nous-mêmes, des objets et des êtres
humains qui nous entourent, on peut dire alors : voici la Manne, en hébreu Zé-manne,
Zemane, qui signifie exactement : le temps... Le temps, Zemane, signifie : Voici
la Question. Le temps, effacement préventif des noms, produit Ie temps. Mais de
façon tout a fait extraordinaire, la production du temps se dit en hébreu
Mazmine, qui signifie en même temps « inviter quelqu'un ». J'invite, je t'invite, Ani Mazmine, est une action de production du temps.
Seule l'existence d'autrui permet au temps de se temporaliser. L'infinitif du
temps, vie et histoire, passe par Ie détour de I'être, par l'autre de I'être
qui n'est pas Ie néant mais I'altérité d'autrui... Le « voyage a Prague » me permet de rencontrer la parole de l'autre homme
qui peut me conduire a moi-même. Odyssée du Moi ou Ie Moi a I'arrivée est
radicalement différent du Moi du départ. Entre Ie départ et I'arrivée, le voyage introduit Ie détour, Ie Sar, ou
Ie Moi apprend, dans la rencontre avec la parole de l'autre, a devenir Soi, mais
en dehors d'une identité définitive et mortifère. IX L 'homme révolté Nous avons souligné plus haut qu'il existe un autre sens du mot Sar. II
signifie aussi dans sa forme verbale Sarar (Samekh-Rech-Rech), Ie fait de se révolter.
Le détour qui construit le nom est aussi capacité de révolte. L'homme du Nom, c'est « I'homme révolté ». Ainsi, l'art de porter son
nom, d'être transporté dans la transcendance de soi par et vers son nom, passe
par « l' écart du chemin », le « voyage a Prague », mais aussi par
l'arrachement et la révolte. Je voudrais citer ici, a titre d'exemple, le cas d'un « homme révolté »,
d'un homme du Nom, homme de refus, de révolte et de liberté: Anatoli
Chtcharanski, refuznik, « dissident » russe, arrêté par Ie KG.B. Ie 15 mars
1977 et condamné le 14 juillet 1978 a trois ans de prison et dix ans de gouIag,
pour avoir demandé un visa pour Israël ! II ne restera « que » neuf ans dans les geôles du K.G.B. Pendant neuf ans,
II va dire « non » aux autorités soviétiques sans une seule concession. La
veille de sa libération, Ie lundi 10 février 1986 au matin, Anatoli ne savait
pas encore qu'il allait être libéré. II était en train de lire dans sa
cellule les classiques allemands, Goethe et Schiller. Tout a coup, la porte s'
ouvrit et on lui apporta une pile de vieux
vêtements civils. « Habillez-vous ! » C' était la première fois que
cela se produisait et Anatoli eut alors la certitude que quelque chose
d'exceptionnel se préparait. II enfila les vêtements, beaucoup trop grands
pour lui, rassembla les quelques livres qu'il avait toujours réussi a garder
avec lui et suivit les quatre hommes qui étaient venus Ie chercher. C'est dans une Volga noire qu'ils firent le chemin, par des rues familières,
jusqu'à l'aéroport principal de Moscou, ou un avion les attendait. Lorsqu'il
descendit de la voiture, l'un des hommes du KG.B. lui prit son paquet de livres
en lui disant qu'il étaït interdit de les emporter à bord de l'appareil. Anatoli insista pour n'en garder qu'un, Ie petit recueil de Psaumes en hébreu
que sa femme Avital lui avait offert bien des années plus tôt. Mais l'homme
refusa. Alors Anatoli se coucha dans la neige et déclara qu'il ne bougerait pas
tant qu'on ne lui aurait pas rendu son livre. II sentait que sa libération était
proche, mais il ne pouvait pas renoncer à mener jusqu'au dernier instant sa
bataille acharnée contre le K.G.B. Les quatre hommes jurèrent et menacèrent, en vain, et finalement lui
rendirent son livre. Anatoli monta dans l'avion, ils décollèrent... Pendant Ie vol, on lui apprit qu'« en tant qu'es- pion américain, il était
expulsé d'Union soviétique ». II répondit qu'il était satisfait que
depuis treize ans qu'il demandait à être déchu de sa nationalité, on accepte
enfin. L'avion atterrit en Allemagne de l'Est. Les hommes du KGB lui expliquèrent qu'en vertu de certaines réglementations diplomatiques, ils ne pouvaient poser le pied sur Ie territoire est-allemand et qu'il devait descendre seul. -Vous voyez cette voiture là-bas demanda I'un des hommes en montrant du
doigt une limousine sombre garée sur la piste d'atterrissage. Vous y allez tout
droit, d'accord ? -Vous savez, je ne suis jamais d'accord avec le KG.B., alors si vous me
dites d'aller tout droit, je vais partir dans une autre direction. L'homme du KGB lui rétorqua que cela risquait d'être dangereux pour
lui. -Nous verrons bien, jeta Anatoli. Il descendit de I'avion et se mit a
zigzaguer jusqu'à la voiture... X. Deuxième voyage dans le Nom: Lève-toi, va à Ninive Continuons notre voyage « dans le Nom ». Par la lecture différentielle de
la Guematria, nous sommes passés de Chem-Sar. Utilisons maintenant le même
procédé pour la lecture du mot Sar. Quel chemin faut-il parcourir entre la
lettre Samekh et la lettre Rech ? Pour passer du Samekh au Rech dont les valeurs numériques sont
respectivement 60 et 200, il faut par- courir 140, chiffre qui s'écrit Qof(100)
et Mem (40), deux lettres qui forment Ie mot Qam, qui signifie « il se lève », « il
se tient debout », « il existe ». 140 Samekh
Þ Rech 60
Qam
200 Le nom se construit d'un détour (Sar) qui n'est lui-même possible que s'il
existe un mouvement de se lever, de se tenir dans la droiture digne d'un corps
vertical, qui existe dans cette volonté de se lever, de s'élever. Lecture a double sens: c'est dans la force de l'élévation que Ie détour
(Sar) peut se produire pour constituer la fonction du Nom. Qam ou Qoum, c'est Ie « lève-toi » qu'entendent les prophètes, a
l'instar du prophète Jonas. « Et la parole de Dieu fut adressée a Jonas fits
d'Amitaï pour dire Lève-toi, va a Ninive (Qoum lekh el Ninêveh) Et Jonas se leva... (Vayaqom
Yona) » Notons au passage que tout le livre de Jonas est l'histoire d'un homme qui
se lève (Qam) pour aller vers son nom. En effet, Ie mot « Ninive » en hébreu
contient toutes les lettres du nom Yona (Jonas). Va vers Ninive, va vers ton nom,
transporte-toi vers ton nom. Et Jonas se lève (Vayaqom) pour fuir, c'est-à-dire
pour réaliser le détour, l'écart, Ie Sar (mot qui va revenir comme un
leitmotiv en filigrane dans tout le texte de Jonas). L'art de porter son nom, c'est ainsi se lever, se mettre en chemin vers, en
passant par Ie détour. Mouvement apparemment paradoxal dans le livre de Jonas,
car tout Ie mouvement est constitué par la descente (il descend a Jaffa, dans
le bateau, dans Ie sommeil, dans I'eau, dans Ie ventre du poisson...). Il y a comme une nécessité de descendre pour pouvoir remonter. Thème cher
a la littérature hassidique, qui utilise I'expression Yerida letsorekh aliya,
« descendre pour remonter ». Le détour est peut-être ainsi tout intérieur, dans les profondeurs du Moi. Mais la descente ne doit pas être une chute dans le vide, ni une déchéance
dans la passivité de I'être. Le voyage intérieur, même sous la forme d'une descente, est un
apprentissage d'une élévation et d'une transcendance (Qam). Certes, il existe une tendance a se laisser entraîner vers Ie bas, que la
Bible nomme descente en Égypte. Mais il n'existe pas d'inéluctable lourdeur de
I'être. L 'homme est justement ce pouvoir, cette volonté et ce désir de
s'arracher a I'enlisement dans I'être fermé et statique. XI. Une parole libre: contre la pulsion d'idéologie Ou peut-être faut-il dire qu'il y a justement une inéluctable lourdeur-de
I'être, principe de la gravita non universelle, version existentielle, mais que
Ie rôle de I'homme transporté par son nom est de projeter au-delà, de vaincre
ces forces qui I'entraînent vers Ie bas, pour remonter : trans-ascendance. Pour « I'homme du Nom », la lourdeur de I'être est insoutenable ! Son
chemin de détour Ie porte vers le haut: EI-AI. Ainsi, une des premières
fonctions du Nom est Ie soutènement, I'axe phallique de I'érection du corps
tout entier s'arrachant a la tyran nie de la pesanteur. En tant que Nom, I'être humain échappe au risque de n'être qu'un être-objet,
une chose qui ne peut vivre que sur Ie mode ontique : le monde de L 'être-chose
a l'opposé du monde « pathique » qui est Ie monde de I'humain sensible aux
modifications du monde extérieur, temps, objets et personnes. Le Nom est un « non », une négation de l'être- chose par l 'être-homme. Le Nom comme « non » permet d'échapper a la dangereuse lourdeur de l' être
qui métamorphose le « il peut » en un « il est pu », Ie « ii veut » en un
« il est voulu », le « il fait » en un « il est fait .», bref, tout I'être
en un « il est été ». La défaillance de la transcendance de I' existence, la perte du Nom, c'est-à-dire
la perte du projet, fait choir I'être. Abattement, accablement, dépression,
chute du potentiel vital: fatigue, lassitude, grisaille, regret, résignation,
indifférence, impression d'insignifiance, inaptitude a tout, apathie... Ce
poids de I'être est chute. En hébreu, la « chute », le verbe « tomber » se disent par la racine
Halo (H'et-Lamed-Hé) qui signifie aussi « être malade », « tomber malade ». Le Nom comme « Ià-bas » et « au-delà » par Ie projet est Ie chemin
inverse de celui de la chute. En hébreu, les lettres Ayin et Het sont
structurellement antinomiques: le H'et renvoie au statique et le Ayin au
dynamique, comme par exemple l'opposition de Nah' et Na. Si, dans le mot H'olé, qui signifie a la fois « tombé » et « malade »,
on substitue Ie Ayin au Het, le mot
H-'olé devient Olé qui signifie « monter ». La « montée », la Alyia, la transcendance, est Ie mouvement du Qam qui me
fait échapper a la chute et a la maladie. On comprend alors pourquoi le mot remède se dit en hébreu Taala, du verbe Laalot, « monter ». Il serait maintenant important de comprendre les origines, les causes de «
la lourdeur de l'être ». Parmi les nombreuses causes, on peut certainement se
tourner dans un premier temps vers l'aspect langagier de l 'être-homme. L 'homme est un être parlant, en hébreu H'aï-Medaber. Soulignons Ie fait que « la structure de la langue comporte deux états
différents et superposés : la strUcture sémiologique et la structure
psychologique. Bien que, dans une langue vivante, elles ne coïncident jamais,
un accord de convenance s' établit entre elles. » Nous proposons l'hypothèse intuitive et vérifiée par de nombreux cas
cliniques que la lourdeur et la légèreté de l'être dépendent en tout
premier lieu d'une liberté linguistique. La langue n'est pas seulement un symptôme de l'être, un signe, maïs une
de ses modalités essentielles. Une parole libre ouvre l'être a sa légèreté, et inversement une parole
enchaînée I'attire vers le bas et offre du poids a sa propre lourdeur. Qu'est-ce qu'une parole libre'? C' est une interprétation du monde et de
soi qui échappe a toute systématisation et a toute idéologie ! Tout le social,
en particulier le langage, est une forme d'objectivation qui aboutit a la
constitution d'un soi-objet, visé dans un sens, mais qui n'est plus le soi
inconstruit, tel qu'un soi-même, du départ. .le risque que court la parole est d'être une « parole parlée » et non
une « parole parlante », une parole préfabriquée par I'institution et le
contexte social. Il en découle un « Moi-préfabriqué » qui « est été » sans retrouver
le sens authentique du verbe A « être ». Le piège est de tomber dans la structure. L 'homme pris dans la structure est déjà dit, déjà écrit, destiné... Il faut redonner du souffle et de la liberté au langage pour retrouver la légèreté.
Il faut s' ouvrir a, accueillir I'événement et la surprise, Ie surgissement du
monde. Les perceptions toutes faites, les mots et les idées, l'image de soi et du
monde, bref l'ensemble des préjugés doivent se dé-Iier, se dé-nouer, se dé-dire,
se dé-Iire, se dé-signiller, pour que I'homme s'inscrive dans une continue
auto-invention de soi et du monde, pour ensuite re-lier, re-nouer, re-dire,
relire, re-signifier. Dialectique incessante de l'être et du néant. Soulignons avec force que la lourdeur de l'être est plus facile, plus
attirante que la légèreté de l'être. II existe en I'humain une « pulsion
d'idéologie » qui Ie pousse a donner un sens définitif a l' ordre du monde.
Et la réalité quotidienne nous montre que l'effondrement d'une idéologie est
immédiatement suivi de la reconstruction d'une autre idéologie. La « pulsion d'idéologie » est non seulement puissante, maïs rusée. Car
elle commence toujours par auto-fonder la nécessité d'un sens fort et unique.
Le discours idéologique sait utiliser le langage qu'il faut pour entraîner
l'adhésion. Ainsi par exemple : « Les êtres humains et, comme le montrent les plus récentes
études sur les primates, les autres grands mammifères semblent
psychologiquement incapables de vivre dans un univers sans ordre ni sens. D'ou la nécessité de remplir le vide; car, si ce sentiment peut, dans sa
forme la plus édulcorée, engendrer l' ennui, il mène aussi parfois, dans sa
forme la plus aiguë, a la psychose ou au suicide. Puisque l'enjeu est si important, l'interprétation du monde doit être sans
faille et ne laisser aucune question sans réponse » (Paul Watsnavick). Voila ce que chuchote la voix intérieure de la « pulsion d'idéologie »
qui sommeille au fond de chacun de nous. Belle ruse... Mais soyons plus rusés! S'il est vrai « que celui qui sait pourquoi il vit .,. .peut supporter
quasiment n'importe quoi », comme nous l'enseigne Nietzsche, et a sa suite l'œuvre
de Victor Frankel fondateur de la logothérapie, il est vrai aussi que celui qui
s'enferme dans un sens unique est plus objet qu'être vivant. Donner du sens n'est pas donner un sens. Il faut un sens vivant et dynamique
pour un homme qui existe dans la transcendance de soi. La signifiance, la
dynamique de signification, est .possible par une remise en question permanente,
par un effacement, une rature du sens, la mise en place , d'un vide, d'une
absence. Ce vide, c'est ce qu'avaient reconnu depuis longtemps les premiers penseurs
taoïstes, a commencer par Lao-tseu. C' est ce que les cabalistes nomment le
Tsimtsoum, « retrait », ou Hallal Hapanouye, « espace vide ». Paradoxalement,
ce n'est pas Ie vide qui crée la lourdeur de l'être, la chute, dépression ou
« l 'être-malade » ; c'est Ie manque de vide ou encore une « espèce de vide
encombré qui précisément » produit une oppression. La « légèreté de l'être » fait sortir de l'idéologie, de
l'enfermement du sens et de la langue pétrifiée. XII. Troisième voyage dans le Nom : le masque et le miroir Continuons à descendre ; descente paradoxale, car plus nous descendons,
plus nous montons. La différentielle sémantique de Qam se découvre entre les
lettres Q of et Mem, entre 100 et 40, c' est-à-dire 60 ou, en hébreu, la
lettre Samekh : Samekh Qof
Þ
Mem 100
60
40 Le Samekh signifie Ie fondement sur lequel on peut s'appuyer. Il jouerait
ici Ie rôle du fondement de l' être. Tout se passe comme si plus nous entrons
dans le Nom, plus nous pouvons découvrir enfin un lieu ou se reposer et ou se
raccrocher. Enfin nous allons pouvoir « y » être! Maïs n'est-ce pas dans ce moment précis ou nous « y » sommes que cette
présence radicale au lieu de l' « ici » annule toute la dimension du « là-bas
» de l'être comme porteur d'un nom ? Des lors, Ie Samekh ne signifie-t-il pas autre chose que Ie Fondement, que
l'Arché de l'être et du Nom ? La mise en mouvement des lettres qui composent
Ie mot Samekh (Samekh-Mem-Khaj) peut nous offrir une autre lecture : nous lisons
alors Massakh (Mem- Samekh:-Khaj), mot qui signifie le « masque ». Que faut-il entendre par masque ? Mot ambigu qui signifie a la fois l' écran-obstacle
et l' exhibition de Ia personne elle-même. Persona en grec est Ie masque de l' artiste qui cache son visage. Le masque n'est-il pas ainsi Ie support d'une dialectique du visible et de
l'invisible, du dévoilement et du retrait? Ainsi, Ie fondement de l' être ne serait pas manifestation radicale de l'être,
exhibition et « pro-phanation », mais pudeur. Le masque de l'être fait en sorte que « I'essentiellement caché se jette
vers la lumière, sans devenir signification ». L ' être en sa profondeur est secret et se doit malgré tout de faire des
apparitions. Cependant, le secret apparaît sans apparaître, non parce qu'il
apparaît a moitié, ou avec des réserves, ou dans la confusion, mais parce
qu'il apparaît dans l'équivoque. Cette ambiguïté phénoménologique fondamentale de l'être dessine les
contours de ce que nous appelons l' « érotisme » . L 'anarchie érotique de l'
être fait obstacle a toute possibilité réelle de prise et d'emprise sur l'être
qui excède toujours l'« ici » en étant toujours déjà en mouvement vers Ie
« là-bas » du Nom. Ainsi, l' être est verbe et non substantif, sa parole est « dire » dont
le « dit » est une aventure, essentielle certes, mais non ultime. . Le masque préserve de l'emprise' de l'autre, et du à I' même sur l'autre. Mais on peut aussi comprendre le masque, Ie Massakh, comme écran dans le
sens de « miroir ». Le miroir capture I'image, fabrique l'image et la renvoie.
Le miroir ouvre un processus dynamisant ou I'obstacle de l'écran, la réflexion
de l'image créent une structure dialogique extirpant I'être d'un narcissisme
mortifère. Le Massakh fait obstacle a une pure transparence du monde dans lequel on
pourrait avancer infiniment sans s'arrêter, pur être-machine qui se complaît
dans Ie ronronnement d'un « ça marche... ». Le Massakh est la révélation d'une altérité qui nous fait sortir de la
banalité inanalysée d'un simple « être-ici », et nous fait aussi découvrir
la consistance de l'existence d'autrui. « Supposez quelqu'un qui ne vous soit pas radicalement autre, qui vous soit
entièrement transparent, constitué en quelque sone de vos propres rayons de
monde... vous ne pourriez I'aimer ni le haïr parce que, faute de résistance et
d'opacité, vous le traverseriez sans rencontrer personne : il ne serait pas. Et si vous-même en étiez la de vous-même, pareil a un homme de verre si
transparent qu'invisible, vous n'existeriez pas. Il faut, pour exister, qu'il y ait en vous, a une profondeur variable, cet
"écran opaque"qui vous renvoie vos propres paroles, attitudes ou
comportements... comme autres, de
telle façon que, ainsi déplacé en vous-même, vous désiriez a nouveau une
autre expression de vous vers cet écran concave qui Ie réfléchira a nouveau
contre vous. Cette conjonction de I'altérité et de la réalité commence a cette
rencontre qu'est le sentir (humain) ou quelque chose, a chaque fois nouveau, s'éclaire
a mon propre jour qui ne se lève qu'avec lui. Nouveauté, altérité, réalité, émergent I'une a travers I'autre dans
toute rencontre » (Maldiney, op. cit.) Le Massakh comme fondement de l'être dit la nécessité d'un écran, d'une caisse de résonance, d'un lieu
d'inscription pour l'événement du nouveau, pour l'émergence de l'altérité
et pour l'ex-istence même de l'homme, comme altérité nécessaire de soi. Le Massakh signifie que l'homme n'est pas impassible devant et dans le
monde. Son être-au-monde se marque d'un ensemble de modifications qui
possibilisent son être et Ie futurisent dans un avenir radical. Cette ouverture et sensibilité a I' événement est ce que nous avons nommé
plus haut le Sar. Mais peut-être que la distinction entre le Sar (Ie détour) et le Massakh (I'écran-miroir)
relève de la différence entre activité du vouloir et du pouvoir, et .cette «
passivité-active » du sentir et du ressentir, du pathos (ou du patheticos). Soulignons avec Maldiney que : « Le plus remarquable dans la psychose est la fermeture a l'événement. Un jour, un événement a eu lieu qui n'a jamais été assumé et qui, non dépassé, obstrue tout l'horizon d'un homme. Entièrement impliqué en lui, cet homme, mélancolique ou schizophr1ène, est contraint de s'expliquer en permanence avec lui -ce qui Ie rend inaccessible a tout événement nouveau, a l'événement comme tel. Tout ce qui peut avoir lieu est cap té, avant d'avoir émergé, par un événement non assimilé devenu, par floculation, le monde. » Le Massakh, comme fondement de I'être, réfléchit, anime, accepte «l'événement
qui ne se produit pas dans le monde, maïs qui ouvre le monde ». Au-delà de r aspect purement technique de la lecture différentielle que
nous utilisons lors de ce voyage dans le Nom, I'écart entre les lettres,
I'ouverture et I'espacement sont en soi mise en scène du vide. Un monde sans vide est comme un Iivre sans blanc, sans respiration, insensé.
L 'homme est un lecteur du livre et du monde. Pour la tradition cabaliste,
le Livre de Dieu est un ensemble de lettres, suite ininterrompue de la première
a la dernière lettre. Un écrit sans aucun blanc, sans aucune coupure. Ainsi le
Livre originaire est-il illisible et insensé. Il faut, avant de pouvoir lire,
composer le livre ; Ie lecteur est véritablement un créateur. Lire devient une
activité, une production. Ainsi une infirmité de livres sont-ils constamment présents dans le Livre.
li n'y a pas une histoire, mais des histoires. La première fonction du lecteur est d'introduire des ruptures entre les
lettres pour former des motS ; entre certains mots pour constituer des phrases;
entre certaines phrases pour constituer des paragraphes et, enfin, entre les
paragraphes pour faire naître chapitres et livres. Le premier moment de la lecture est donc I'espacement. Et, pour parIer comme
Mallarmé, on peut dire que ce sont les « blancs qui assument I'importance ». L'art de porter son Nom, c'est celui d'entrer dans le Chem, puis le Sar,
pour découvrir Ie Qam, transcendance de I' être rendue possible par la mise en
scène du blanc, du vide et du rien, comme moment nécessaire de dé-signification.
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© canandanann 20-05-06
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